Biographie littéraire de Bernard Minet

Rien ne prédestinait Bernard Wantier, dit Minet, à occuper la place centrale qui a été la sienne au sein des lettres françaises. Rien, sauf peut-être le destin, la rencontre fortuite entre un génie et son époque. Le début de la décennie 80 marque en effet pour la création française une période de crise. Citons pour exemple le Spectreman de Richard Dewitte, publié en 1982 :

Sans peur, il traque
La pollution qui attaque
Les hommes-singes qui contre-attaquent.

La pauvreté du texte est accablante. Il n’est pas question ici de nier le talent de Dewitte, dont l’œuvre tardive sera remarquable (on ne compte plus les parallèles avec celle de Gabriel Matzneff), mais d’aider le lecteur à comprendre la frustration du monde littéraire, qui n’a rien su créer de radicalement neuf depuis le Nouveau Roman. De nombreux auteurs pensent que ce renouveau viendra de la poésie, comme Jean-Pierre Savelli, dont les textes vont profondément marquer un Bernard Minet à peine sorti de l’adolescence. On lit notamment dans son journal :

Lu récemment le X-Or de Savelli, qui m’a ému aux larmes. On y devine une âme profondément sensible. Tout juste pourrait-on lui reprocher un trop grand classicisme. Dieu que l’ombre de Baudelaire continue de planer sur son œuvre

Journal, février 1985

Difficile, en effet, devant ces vers de Savelli, et malgré le titre très mallarméen de son X-Or, de ne pas penser à L’Albatros :

X-Or, sur la terre, il est comme toi et moi.
X-Or, dans le ciel, c’est lui qui fait la loi.

Bernard Wantier composait alors de petits poèmes, œuvres de jeunesse sans grande valeur. L’une d’entre elles, mélancolique invitation au voyage au titre évocateur, C’est toujours pareil au soleil, attire toutefois l’attention d’un groupe de jeunes poètes parisiens, qui l’invitent à quitter son Pas-de-Calais natal pour monter à la capitale. Parmi ces auteurs, que l’histoire retiendra sous le nom de « Club Do », on compte notamment Frédérique Hoschedé, dite Dorothée. Si son oeuvre, fortement inspirée des contes populaires, ne lui a jamais valu un grand succès critique, Minet a pour elle une profonde admiration. Toujours dans son journal, il écrit :

Un jour, j’en suis certain, Dorothée sera reconnue à sa juste valeur.
 
Combat sans fin contre le mal,
Pauvres terriens prisonniers
d’une étrange étoile.

Comment ne pas frémir d’angoisse devant ces vers admirables de son Sourire du Dragon ?

Journal, janvier 1986

Chaque mercredi, les membres du Club Do se réunissent aux terrasses des cafés de La Plaine Saint-Denis pour lire les poèmes composés dans la solitude de leurs chambres. Mais en dépit de leur talent, Dorothée, tout comme ses compagnons Jacques « Jacky » Jakubowicz (auteur d’un Rêveries d’un promeneur solitaire au pied du Fuji-Yama, magnifique hommage au philosophe genevois), François Corbier ou Ariane Carletti, restent méconnus. Il manque au groupe un auteur et une œuvre susceptibles de les sortir de l’obscurité. Ce poète, ce sera Minet. Cette œuvre, Bioman, dont nous ne citerons que pour mémoire les strophes les plus célèbres :

Moitié homme, moitié robot,
Le plus valeureux des héros,
Bioman, Bioman, défenseur de la terre !

Comme un arc-en-ciel courageux,
Rouge, rose, vert, jaune et bleu,
Bioman, Bioman, héros de l’univers !

Cet « arc-en-ciel courageux » sera « l’obscure clarté » de Minet, figure de style commentée depuis par des générations de lycéens. Mais on ne saurait réduire le poème à cette unique image, aussi forte soit-elle. Le texte bouleverse l’éditeur Jean-Luc Azoulay. Ce dernier, qui toute sa vie restera l’ami de Minet, écrit dans une lettre à Claude Gallimard : « Frédérique m’a présenté hier un poète comme chaque génération ne sait en produire qu’un seul. Son Bioman est indépassable. » Au cours des années qui suivent, Minet enchaîne les publications, passant du lyrisme (Juliette, je t’aime) au poème épique (Les Chevaliers du zodiaque), au comique (Un collège fou, fou, fou) ou au pamphlet politique (Dis-moi Bioman) avec une aisance qui lui vaut d’être comparé à Hugo. Depuis le trône qu’il occupe au centre des lettres françaises, il rend des verdicts sans pitié sur ses contemporains. Le jugement de Minet peut briser ou lancer une carrière.

Pauvre Nick Carr, sa psychanalyse ne lui a pas fait de bien. As-tu lu son Jayce et les conquérants de la lumière ?

Va Jayce, conquérant du lointain. Recherche ton père.
Illumine les chemins obscurs de l’Univers.
Va Jayce, conquérant de demain.
La racine que tu portes à ton cœur doit s’unir à celle que porte ton père.
Va Jayce, conquérant du bonheur,
Viens libérer le monde de la terreur des monstroplantes.

C’est l’œuvre d’un illuminé.

Lettre à Frédérique Hoschedé du 17 mars 1987

Chantal G. m’a fait parvenir le dernier Lionel Leroy, Ulysse revient. Quand donc le néo-classicisme se décidera-t-il enfin à mourir ? Quant à Jacques Cardona, depuis l’exotisme facile de ses Mystérieuses cités d’or, Jean-Edern ne l’appelle plus que « le grand con d’or ».

Journal, septembre 1987

On m’a dit que vous aviez de la sympathie pour le travail de Sandra Kim. Je peine à comprendre quel charme vous pouvez trouver à pareilles élucubrations :

La vie, la vie, la vie, la vie, la vie, la vie, la vie, la vie !
Et voici la vie la belle vie toute pressée d’éclore.
Le monde nous convie à de nouvelles aurores.

La vie, la vie, la vie, la vie, la vie, la vie, la vie, la vie !
Que la joie souveraine emporte les flots de notre sang
Dans un rythme étourdissant.

Corbier m’a dit qu’avant de se piquer de littérature, elle avait publié chez Vrin une thèse consacrée à Spinoza. Cela ne m’étonne guère. On le sait depuis Vigny, philosophie et poésie ne font pas bon ménage.

Lettre à Gilles Deleuze du 5 avril 1988

La sévérité de ces jugements peut surprendre, mais n’oublions pas que Minet, écorché vif, se fait de l’art une idée si haute qu’il se soucie peu des auteurs qu’il critique – seule compte l’œuvre. Conscient de la rapidité de son ascension, il vit également avec la peur d’être surpassé à son tour par un auteur plus talentueux. C’est ce qui finit par arriver, en la personne de Bernard Denimal, jeune et brillant poète avec qui il eut une brève liaison qui s’acheva de façon tragique fin 1988.

Mon ami, tout est perdu.
Denimal m’a lu aujourd’hui son Ken le Survivant, dont je te livre ici un passage.

Héros du futur, il fait respecter la loi,
Il est l’héritier des plus grands maîtres chinois.
Il n’a qu’un seul but, il n’a qu’un seul idéal,
C’est combattre et détruire les forces du mal.

Sens-tu la violence qui émane de ces alexandrins martyrisés ? Ce « il » rejeté avant l’hémistiche, comme pour mieux signifier la solitude du héros, quelle trouvaille ! Imagine le tourment qu’a été pour moi d’entendre l’homme que j’aime planter avec chaque nouveau vers un clou de plus dans mon cercueil ! Jamais je ne serai l’ombre du poète qu’est Bernard. De dépit, j’ai sorti mon revolver et je lui ai tiré dessus. J’ignore s’il a survécu, tout comme j’ignore si je dois me jeter dans la Seine ou me rendre à la police.

Adieu.

Lettre à François Corbier du 7 octobre 1988

Denimal survit et pardonne à Minet lors de son procès. Libéré après une courte peine de prison, le poète cesse d’écrire durant plusieurs mois. Il n’aurait sans doute jamais repris la plume sans ses amis du Club Do. Sous le pseudonyme des Musclés, référence à la célèbre phrase d’Harry Mulisch (« L’oeuvre d’un auteur est, ou devrait être, une totalité, un grand organisme dans lequel chaque partie est reliée aux autres par d’innombrables fils, nerfs, muscles, écheveaux, et canaux… qu’on le touche quelque part, il réagit ailleurs. »), ils publient à la fin de l’année 1989 un recueil d’une rare violence, La Fête au village, dans lequel sont évoqués sans détour les rapports difficiles qu’entretient Minet avec la drogue.

Mad’moiselle Antonin,
La fille du pharmacien,
Nous avait préparé
Des pilules pour nous remonter.
On les a avalées,
Ça nous a fait de l’effet,
Minuit était passé
On continuait à danser.

Mais le sort est cruel et, tandis que Minet commence peu à peu à envisager à nouveau d’écrire sous son propre nom, Dorothée est l’objet de violentes attaques de la presse de gauche. Son goût pour les légendes et les contes populaires, et notamment son poème Quand les dragons ont cessé de voler lui valent d’être qualifiée par Libération de poétesse réactionnaire. « Ces dragons sont bien moisis », écrira Philippe Sollers dans une tribune restée célèbre. Le mal est fait, et le somptueux pamphlet qu’un Minet éploré trouve le courage d’écrire à ses adversaires sera ignoré. Le Tout-Paris se détourne du Club Do. Ces accusations de conservatisme blessent profondément le poète, qui a toujours souhaité rompre avec le classicisme d’auteurs comme Jean-Pierre Savelli, et il s’enfonce une fois de plus dans la dépression. Cédant à sa tendance au bovarysme (déjà présente dans Bioman : « beaucoup d’hommes rêvent d’avoir / ton courage, ta force, ton savoir »), il publie coup-sur-coup deux pièces aux titres éloquents, Je voudrais être un Bioman et Je veux être un Bisounours, qui ne laissent guère de doute sur l’ampleur de son désespoir.

Oh oui, je veux être un Bisounours, c’est tout !
Je serai sans pareil pour faire lever le soleil
De derrière la Grande Ourse.
Du haut de mon p’tit nuage,
Je recevrais les messages.

« Anywhere out of the world », serait-on tenté d’ajouter.

En novembre 1991, il écrit à Dorothée :

Ma chère Frédérique,
La critique nous a bien mal jugés. Mais peut-être, malgré tous leurs torts, nos détracteurs ont-ils un mérite, celui de nous pousser à remettre en question nos certitudes ? Sans doute avons-nous été trop sages, sommes-nous aujourd’hui les gardiens d’une nouvelle tradition. Soit. Rompons les amarres. Si le sacrifice de la raison et le dérèglement de tous les sens sont le prix à payer pour donner naissance à l’œuvre dont je rêve, alors je le paierai ! Force bleue ! Force rouge ! »

Quelque jours après avoir envoyé cette lettre, Bernard Minet dépose dans la boîte aux lettres de Jean-Luc Azoulay le manuscrit de L’Ombilic de Grosfarceur, dont l’éditeur choisira d’abréger le titre.

C’est moi Grosfarceur
Je suis toujours de bonne humeur,
Je glisse sur mon arc-en-ciel
Tout près du soleil,
Pour venir t’apporter
Tout plein, tout plein, tout plein de gaieté,
Pour chasser d’un sourire,
Tes ennuis, tes soupirs.

Ah ah ah ah ah ah ah !
Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah !
Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah !
Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah !
Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah !
Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah !
Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah !
Ah ah ah ah ah ah ah !

Le maître n’aura jamais la joie d’assister au succès de son dernier chef d’œuvre. Victime d’hallucinations de plus en plus violentes mettant en scène des robots géants, en proie à un délire de persécution qui l’amène à ne plus sortir de chez lui sans son casque de moto couleur rouge écrevisse, Bernard Minet est retrouvé, muet et hirsute, rue de la Vieille-Lanterne. La police le conduit à l’hôpital Sainte-Anne, où il finira ses jours sans avoir retrouvé la raison. En 2015, son journal est publié de façon posthume par les éditions Mareuil, sous un titre éloquent : Ma vie de folie.

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